L'intelligence artificielle va t-elle faire disparaître les artistes du jeu vidéo ?
Vers un divertissement dicté par l'IA
Minecraft nous fait questionner sur la notion d'Art dans le jeu vidéo.
Désormais intégrée à notre paysage culturel quotidien, l'intelligence artificielle questionne et divise alors qu'elle tend à devenir, chaque jour un peu plus, la clef de voûte de toute l'industrie du jeu vidéo.
Dans une interview accordée en 2024 au New York Times, Shigeru Miyamoto, illustre créateur de Mario et Zelda, avait évoqué son scepticisme quant à l'intégration de l'intelligence artificielle dans le processus de création des jeux vidéo. Rappelant à quel point la confection du divertissement revêt chez Nintendo, depuis ces quarante dernières années, un caractère quasi artisanal où la pensée humaine conserve l'entièreté de son rôle créatif.
La même année, Shuntaro Furukawa son président, avait déclaré s'interroger sur la notion de propriété intellectuelle lorsque l'IA est utilisée à des fins génératives pour concevoir du contenu aux côtés des artistes au lieu de les assister sur des tâches purement informatiques et techniques.
Loin d'être une réflexion anodine, la question de la place de l'IA dans la création d'un jeu vidéo peut remettre en question l'importance de l'être humain dans l'industrie du divertissement.
Une question qui redistribue également les cartes sur l'existence même de la notion d'artistes et rend caduque la nécessité de confier aux créatrices et créateurs de talent les rênes de la culture numérique qui peine déjà à conserver sa couronne de dixième Art.
La puissance de l'IA au service de l'industrie du jeu vidéo.
L'IA, un salarié ultrarentable qui sait occuper tous les postes, ne part jamais en pause déjeuner et ne rentre jamais chez lui.
Le voilà donc, ce salarié en or. Une perle rare qui peut suer au travail de jour comme de nuit sans jamais être fatiguée, sans jamais se plaindre et, cerise sur le gâteau, sans jamais avoir la moindre velléité d'augmentation.
Un salarié hors normes qui assure une rentabilité accrue auprès des entreprises du secteur du jeu vidéo mais pose également les jalons d'un problème grandissant face aux considérations sociales.
Car ce salarié, voyez-vous, n'existe pas. Tout du moins, il n'existe pas en tant qu'individu. Mais il prend malgré tout la place de graphistes, de modeleurs 3D, d'artistes ou encore de programmeurs de chair et d'os qui, devant l'ombre qui leur est faite, peinent à stabiliser leurs emplois.
L'IA en tant que salarié modèle est donc bien malgré elle l'acteur majeur d'un véritable bouleversement. Ouvrant des perspectives alléchantes sur des coûts et des plannings de développement optimisés (des jeux vendus moins cher et des sorties plus rapprochées). Mais qui risquent, à terme, de laisser sur le bas-côté de la route bon nombre de talents devenus plus coûteux et jugés plus lents à la tâche.
Un très beau paysage artistique dans Zelda.
Zelda Breath of the wild, ce dialogue intime et initiatique entretenu entre le créateur et le joueur.
De mémoire de joueur, j'officie principalement en offline. Préférant parcourir un environnement à ma façon plutôt que d'obéir à un flux de gamers venus saturer le réseau.
Mais aussi contradictoire que cela puisse paraître, je ne me suis jamais senti seul en explorant les vastes territoires d'un Zelda ou d'un Final Fantasy.
La « sensibilité du joueur » aura sans doute su me faire entendre la voix du créateur derrière ce gros rocher par-dessus lequel le soleil se lève après une nuit à chasser les monstres. Ou encore dans cette plaine enneigée qu'il semble bien long d'arpenter de bout en bout sans cheval ni véhicule. Cette « sensibilité » même qui nous fait penser, ça et là, au détour d'un arbre, qu'un développeur tantôt poète, tantôt espiègle, nous chuchote au coin de l'oreille les mots qui activent notre curiosité et nos désirs profonds de découverte. S'amusant à disperser dans notre dos les indices cryptés qui révèlent son imaginaire.
Un dialogue entre deux personnes, l'une naviguant dans un univers que l'autre aura su créer. Invitant à une « discussion » en différé pouvant être d'une grande subtilité.
Théâtre d'opéra spatial créé par IA.
Midjourney, grand vainqueur d'un concours d'Art. Une remise en question de la valeur créative.
En 2022, Jason M.Allen remporte la première place d'un concours d'Art Numérique de la Colorado State Fair aux Etas-Unis avec son œuvre intitulée Théâtre d'opéra spatial.
Il expliquera clairement au jury, quelques jours plus tard, qu'il avait utilisé l'IA Midjourney pour réaliser intégralement son œuvre, réduisant ainsi son influence à rédiger un court prompt et à appliquer quelques légères retouches sur Photoshop.
Un aveu qui fait alors immédiatement scandale et entame un débat mondial et profond sur la légitimité de l'IA dans la création artistique. Certains estimant que cette dernière reste résolument une forme de triche quant au concours alors que d'autres voient ici l'aube d'une révolution artistique.
Si en 2022 le jury n'a pas pu trancher clairement sur la question, laissant ainsi Jason M.Allen conserver sa première place, les choses ne sont pas plus claires quelques années plus tard et le débat voyant s'affronter les pro et les anti-IA demeure plus que jamais attisé à feu rouge.
Une jeune femme s'amuse sur un jeu vidéo.
Intelligence artificielle ou créa humaine ?
Et si la véritable origine artistique d'une œuvre était en réalité bien ailleurs ?
Le concours où Jason M.Allen aura illustré toute l'étendue des capacités de l'IA en terme pictural a laissé un jury impuissant quant à une réponse claire et précise sur l'avenir de l'intelligence artificielle dans l'Art. Démontrant à quel point la valeur que nous accordons à celle-ci dans le processus de création découle d'un avis purement subjectif qui s'articule en chacun de nous.
Car après tout, juger d'une œuvre est une question touchant à notre sensibilité personnelle. Au-delà d'un artiste créateur et d'une œuvre substantielle, il y a surtout un public qui ressent le message qui lui est transmis. Sans ce public réceptif, le message ne va nul part et devient vide de sens. Il faut donc croire qu'il nous appartient, à nous et à nous seuls, en tant qu'individus doués de sensibilité, de mesurer la valeur artistique d'une œuvre. Qu'elle soit d'origine humaine ou non.
Et si leThéâtre d'opéra spatial fut rapidement mis à l'index par une partie du public, j'ai quant à moi véritablement vibré pour ce visuel. Le considérant comme profond et inspirant, imaginatif et cérébral.
En faut-il davantage pour considérer une œuvre comme artistique ?
Un envirronnement de Minecraft généré aléatoirement.
Jeu vidéo ou jeu de hasard ?
Quand le hasard est source d'inspiration et de contemplation.
S'il appartient principalement (voire uniquement) au joueur de juger de la valeur artistique d'un jeu vidéo et ce quelle que soit son origine, il est alors à relativiser l'importance de l'humain tout comme celle de l'intelligence artificielle en tant qu'artistes.
Le joueur est en capacité de tirer profit de lui-même des environnements, des paysages et des décors qui lui sont offerts, qu'ils soient conçus par des cerveaux bouillonnant d'imagination ou par des algorithmes branchés sur secteur.
D'ailleurs les IA revêtent désormais le suffixe «génératives » pour signifier leur capacité à modeler un univers selon des conditions plus ou moins réfléchies comme hasardeuses.
Un univers modelé par le hasard. Et alors ?
La nature est bien sculptée par le hasard elle aussi. Et cela ne nous empêche pas de trouver un arbre, une chute d'eau ou un coucher de soleil merveilleusement poétiques et inspirants.
Le hasard peut parfaitement tenir une place légitime dans la création d'un jeu tant que le joueur sait puiser en lui la sensibilité nécessaire pour ressentir les émotions qui sont bonnes à prendre.
La grande map de GTA6 et de Vice City.
La perspective d'une IA vraiment intelligente au service de jeux à l'évolution dynamique.
La question n'est finalement plus tellement de savoir si oui ou non l'intelligence artificielle est légitime dans le rôle du grand architecte puisque le joueur est, lui seul, LA clef qui permet de définir l'impact intellectuel d'un environnement selon ses propres émotions.
Mais cela ne résout pas la place que l'IA doit avoir dans ce secteur en constante évolution.
Je n'attends pas, pour ma part, que l'IA remplace l'humain dans le registre créatif, quand bien même on me promettrait des temps de développement divisés et des coûts sensiblement revus à la baisse.
En revanche, j'ai toujours rêvé que la puissance mise à profit des consoles, des PC et aujourd'hui de l'intelligence artificielle, puisse nous proposer une révolution dans le jeu vidéo. Révolution à minima dans le comportement des personnages non jouables mais surtout révolution avec en toile de fond de fabuleux fantasmes d'environnements en monde ouvert dynamiques et évoluant selon des critères imputés au joueur et à ses choix.
Imaginez un Grand Theft Auto dont la mégalopole serait intégralement sculptée par les conséquences actives de nos actes et du destin que nous nous serions écrit par nous-mêmes ?
L'IA nous inviterait alors à donner le meilleur de notre personnalité dans des expériences véritablement uniques.
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